Un gros lézard
Louise attaque sa période dinosaure.
Après le rose, la douceur et le romantisme, la voici qui ne jure que par les grandes dents, la bave et les petits yeux vicieux des lézards préhistoriques.
Bon, c’est un passage presque obligé, le saurien. Mais juste après la princesse, bonjour le contraste. Il a l’air con le prince charmant, en collants devant un tyrannosaure. Il avait pourtant eu à faire à quelques bestioles pas piquées des hannetons, des sorcières édentées au rire énervant, des licornes qui se la pétaient un peu, des animaux plus ou moins magiques et plus ou moins ridicules, mais rien ne l’avait préparé à ça. Bon, il y avait bien les dragons et surtout ceux qui avaient un caractère un rien susceptible mais même ceux-là, c’est du gâteau à côté d’un allosaure un tantinet levé du pied gauche.
Et voilà ma fille qui a décidé de connaitre tout sur ses animaux disparus, de leur nom à leur plat favoris, de leur taille à leur nombre de dents, de cornes, de bosses enfin toutes ces choses-là. Et nous, pauvres parents qui ne connaissons rien à ses charmantes bestioles qui peuplaient nos contrées jadis, avant même l’invention de la roue, du feu et de la glace au chocolat, nous devons essayer de répondre à ses questions, sans passer pour des incultes ou pour des gens qui ne s’intéressent pas aux choses essentielles de la vie, comme les dinosaures.
Après, on commet quelques erreurs dans notre volonté d’aider notre fille à se cultiver. On promet d’aller visiter le parc d’attraction où il y a des dinosaures grandeur nature, histoire de l’initier aux lézards plastiques. Mais voilà, une fois l’idée dans son petit cerveau, elle nous en parle en permanence. C’est la première chose dont elle nous parle au réveil. Nous allons donc être obligés de nous exécuter et surtout de commencer à faire attention aux promesses qu’on fait sans avoir l’intention de les tenir. Car si ça marche plutôt pas mal sur les adultes, c’est plus compliqué avec les enfants.
Elle n’aurait pas pu s’intéresser aux fleurs des champs, ma fille ? Cela aurait simplifié les choses, surtout que je suis sûr que sa maman est beaucoup plus calée que moi sur ce sujet et qu’elle aurait pu, sans problème, la gorger de renseignements sans que j’ai à m’en mêler ou à lever le nez de ma bière. Ou à la menuiserie, ce qui nous aurait permis de la laisser en pension chez son grand-père jusqu’à ce qu’il ait fini de lui apprendre tout ce qu’il sait, c’est-à-dire vers dix-huit ou vingt ans.
Moi, l’avantage que j’ai là-dedans, c’est qu’étant un bon à rien, je ne peux pas lui apprendre grand-chose sur grand-chose. Et comme je suis un papa responsable et soucieux de la bonne éducation de ma fille, je préfère sous-traiter une partie du savoir qu’elle recevra par des gens de confiance, comme ça maman maitresse ou sa marraine ingénieuse ;
Parce qu’en plus Louise à la chance d’avoir une marraine qui sait énormément de choses et qui serait capable de lui apprendre pleins de trucs sur les dinosaures et les tremblements de terres. Mais, pour cela, il faudrait qu’elle accepte s’occuper de son éducation pendant quelques années. Les négociations avancent, mais ce n’est pas encore gagné. Et vous savez comme c’est les marraines, ça n’intervient que quand les choses sont au plus mal et que la jeune fille n’a pas de robe pour aller au bal.
Vous croyez, vous, que la marraine de Cendrillon était là pour lui parler des dinosaures ? Certainement pas ! Vu la tête qu’elle faisait, je suis sûr que c’était la première fois qu’elle la voyait sa marraine.C’est pour ça, je ne veux pas que Louise s’aperçoive que sa marraine existe le jour où elle aura besoin de changer des souris en chevaux et une citrouille en Citroën. Surtout que je ne suis pas certain qu’elle y arrive… Même si elle est ingénieuse, elle a ses limites. Et sa baguette magique tient plus de l’oscilloscope que du bâton qui fait des étincelles avec une étoile au bout.
Enfin. Nous, nous débrouillerons donc seuls, Carole et moi (mais uniquement en cas de défaillance de Carole) pour apprendre à notre fille que les dinosaures étaient gros, moches, voraces et que c’est pour ça qu’ils ont disparu.
Et que « oui, le petit garçon qui est comme ça dans sa classe risque aussi de disparaitre ». Mais c’est pas grave, personne ne regrette les dinosaures, alors les petits garçons gros, moches et voraces c’est pareil.