Nocturnale en bordure

Parfois j'aimerais m' assoir au bord du monde, me pencher un peu, les pieds dans le vide et regarder danser la Voie Lactée et derrière elle, tout l'univers.
C'est une danse complexe dans le silence du temps. Du plus petit cailloux au plus gros soleil, l'univers valse au rythme d'un ballet sans fin qui ne se répète jamais. Il danse sous mes pieds, lentement d'abord. Je vois l'infini complexité de cette chorégraphie précise et millénaire. Des déplacements précis, rodés d'une pureté simple et efficace. La danse du système solaire, pour peu qu'on y inclue tous les corps qui le compose est déjà magnifique en soi. Si j'y ajoute celle des systèmes environnants, des corps errant entre eux, de la Voie Lactée et de toutes galaxies, l'harmonie des gestes devient un art digne du divin.
Je sais qu'il n'y a aucun chorégraphe conscient derrière tout cela, aucun Béjart cosmique, juste des règles et des lois qui font tourner notre réalité et lui donne la possibilité d'exister. La gravitation au service de l'art. Et moi en spectateur.
C'est un des premiers arts, la danse. Bien avant le théâtre, bien avant la poésie, au début des temps, juste après le premier grondement, juste après la première musique des sphères, la danse. Elle donne au Tout sa beauté, elle rythme les éons et maintien l'équilibre. Alors je regarde danser l'univers. Les galaxies tournent et virevoltent, se rejoignent, s'enlacent et se quittent, valsent seules ou à plusieurs.
Je reste assis là, les yeux fixés sur le spectacle, apaisé par ce ballet régulier comme je le serais des flammes dans l'âtre ou de l'eau qui franchit les cailloux dans le lit d'un ruisseau. Tout n'est que mouvement, fluide, lent et hypnotique. Et mon esprit se perds dans le tourbillon des étoiles.
Les heures passent sans que je me lasse. Je suis bercé, vidé, en paix. J'ai quitté un temps la course folle du monde pour l'éternel sarabande des mondes lointains. Simple spectateur d'un univers salle de bal cosmique. Où que se porte mes yeux le mouvement gracieux de la matière me fascine.
J'aimerais, moi aussi, tourner avec l'univers, danser avec insouciance, danser pour oublier. Mais je ne suis ni de ceux qui dansent, ni de ceux qui oublient.
Je sais pourquoi je viens m'assoir ici pour regarder l'univers sous mes pieds, c'est pour me tenir quelques instant en retrait de lui, pour faire une pause avec le réel. Et aussi pour me recharger, car au fond, je fais partie moi aussi de cet univers et j'y danse comme les autres même si j'ai envie de le refuser parfois.
Alors m'installe au bord du monde et je regarde danser l'univers.