Tristan ou la vis sauvage.
Tristan bricole.
Ça, il ne le tient pas de moi. Moi, vous me mettez une perceuse ou une scie sauteuse dans les mains, c’est comme donner un bâton de nitroglycérine à un malade de parkinson, c’est au mieux aléatoire au pire inconscient.
Non, mon fils tient son côté bricoleur de son grand-père maternel, grand pourfendeur de planches en bois, maçon, menuisier, ébéniste, enfin bref, tout ce qui se bricole, il le bricole et plutôt bien. Sauf l’électricité, ce n’est pas son truc ça. En fait, je pense qu’il y a une grande incompréhension entre lui et la fée électricité. Si vous voulez, il va tout brancher comme il faut, mais au final, la lampe du couloir ne s’allumera jamais avec l’interrupteur prévu, au mieux elle se mettra en marche lorsqu’on ouvrira le frigo ou au pire, personne ne trouvera jamais comment allumer cette fichue lampe alors que le branchement est bon. En dehors de cette petite lacune qui transforme le moindre interrupteur en boite à surprise parce qu’on ne sait jamais ce qu’il va se passer lorsqu’on le pressera, mon beau-père est un bricoleur ultra compétent.
Je sais, vous allez me dire que c’est facile de se moquer alors que je suis incapable de scier une planche droite, même si il y a des pointillés dessinés ou même si elle est prédécoupée. En fait, la seule façon pour moi de la couper droite est de le faire faire par quelqu’un d’autre, mon beau père en l’occurrence.
Oh, il a bien essayé de me faire participer à des choses, mais il s’est vite aperçu que mon cerveau n’est pas compatible avec les lignes droites. Donnez-moi une étagère à accrocher au mur, un niveau, un crayon, des vis et tout ce qu’il faut et je trouverai quand même le moyen de poser l’étagère de travers. Vous pouvez même me tracer un trait droit avec des jolies petites croix là où il faut percer des trous, ça ne change rien. Mon cerveau est un animal étrange qui refuse les lignes droites.
Tristan lui se rie de tout ça. Armé de sa perceuse en plastique, il va fièrement aider son grand père dans le grand vissage du truc en bois qui sera au choix un bac à sable, une énorme litière pour les chats du quartier ou du futur allume-feu pour cet hiver. On lui a offert une perceuse en plastique, cela lui évite de se servir de la vraie perceuse. Officiellement pour des raisons de sécurité, vu qu’il s’en faut de peu qu’il sache s’en servir, officieusement pour éviter qu’il ne me mette la honte à deux ans en sachant faire des trous dans les murs plus propres que les miens.
N’empêche qu’à deux ans, les tournevis, les perceuses, visseuses, dévisseuses, marteaux, pinces, scies et tout le reste de la boite à outils n’ont presque plus de secret pour lui. C’est fou, il connait presque mieux que moi les trucs qui servent à...à...enfin vous savez ; les machins pour…Oui bon bref, lui il sait presque mieux que moi ce que c’est et à quoi ça sert, c’est un monde quand même.
Et ce n’est pas tout. Non seulement il a hérité de l’amour du bricolage et de la connaissance innée des outils barbares du bricoleur de son papou, mais il a reçu aussi dans le pack génétique venu de sa maman, l’attitude du bricoleur. Mais si, vous savez, cette espèce de concentration tendue, sourcils froncés, langue tirée, comme moi quand j’essaie d’écrire un paragraphe clair et compréhensible sur ce blog ou comme certains d’entre vous quand vous essayez de comprendre ce que j’ai bien pu écrire et où commence la phrase et bon sang elle est où la virgule qu’on puisse respirer un peu parce que là ça commence à faire long. Ouf.
Dans la panoplie du parfait bricoleur, Tristan a reçu aussi les jurons. Hérités eux aussi de son grand-père, fleuris et assénés à la moindre rencontre avec un boulon récalcitrant ou un clou qui perd la tête. Et soudain, le blondinet innocent nous sort des p*$¤in, fait ch%£r comme tout bon manuel sait le faire en s’adressant à un truc qui ne veux pas faire ce qu’on voudrait qu’il fasse et qu’il est censé faire de façon automatique selon le manuel de la bricole page 753 paragraphe A. Parce que voyez-vous, le bricoleur n’est jamais en faute, c’est toujours la faute à la tige filetée ou au tuyau de section de 12 qui veut pas aller sur le raccord de 14.
Moi quand je cale, quand les mots ne viennent pas, quand je suis en panne, je me vois mal traiter mon écran avec des noms d’oiseaux ou menacer mon clavier de sévices plus originaux les uns que les autres. Hé bien, le bricoleur lui, n’hésite pas à insulter un clou ou à faire du chantage à une prise électrique. Enfin bon, je dois avouer aussi que mon clavier obéit à mes doigts ce qui visiblement n’est pas le cas de la visserie qui doit être douée de sa volonté propre ainsi que d’un esprit de contradiction très marqué.
Enfin bon, toujours est-il que j’aurai quelqu’un à la maison pour scier des planches ou accrocher des étagères droites. Ça m’évitera de chercher des excuses comme un mal de tête ou une crampe ou un article à écrire pour me défiler, je n’aurai qu’à crier « Tristan, viens voir, j’ai un boulot pour toi ! » pour résoudre le problème, en plus ça évitera à mon beau père de se taper deux heures de route pour deux vis et quatre clous (et trois champignons, mais ça c’est une autre histoire…Très drôle, mais hors sujet…Ok, je vous en reparlerai bientôt si j’y pense).
Et je regarde ému, mon fils tenant sa caisse à outils en plastique, se dirigeant vers la première vis venue pour essayer de la sortir de son emplacement à l’aide d’une clé à molette… Il reste encore quelques détails à peaufiner avant d’avoir un bricoleur à la maison. Mais bientôt, Tristan le bricoleur montrera au monde l’étendue de ses talents cruciformes.
Grandis mon fils, grandis !