La vérité...
Je sais enfin ce qui se passe en classe.
En tout cas, dans la classe à Tristan.
Lorsqu’elle était en petite section, Louise parlait peu de sa journée de classe. Je venais la chercher à la sortie, je lui posais la question traditionnelle : « Alors, tu as fait quoi aujourd’hui ? », sa réponse était presque toujours la même : « je m’en rappelle plus ». Il lui arrivait de se souvenir de deux ou trois choses, notamment lorsqu’un de ses camarade fêtait son anniversaire et que toute la classe avait passée l’après-midi à s’empiffrer de bonbons et de chocolats dont elle ramenait le surplus dans un sac plastique qui finissait avec tous les bonbons errant dans une boite, en attente d’halloween et de son cortèges de marmots affamés qui sont bien utiles quand on doit se débarrasser d’un an de bonbons entassés. C’est d’ailleurs la seule justification que je vois à cette fête étasunienne, le déstockage des friandises superflues à des enfants qui de toute façon finiront avec un mal de ventre que ce soit à cause de l’excès de bonbons ou du fait que ceux que je leur ai donnés commençaient à fermenter.
Tristan est plus loquace. Il est même plutôt fier de me raconter sa journée. Enfin, il me raconte qu’il a fait de la pâte à modeler ou de la peinture c’est tout.
« C’était bien l’école aujourd’hui ?
-Ben oui.
-Tu as fait quoi ?
-Rien.
-Heu, tu as fait de la peinture ?
-Non.
-Tu as joué avec la pâte à modeler ?
-Non
-Tu as fait quoi alors ?
-Rien ».
Après ça, on nous dit qu’il faut qu’on s’intéresse à ce que font nos enfants à l’école. Mais nos enfants veulent-ils vraiment qu’on s’intéresse à ce qu’ils y font ?
J’ai la chance, grâce à Carole, de pouvoir avoir des renseignements de première main, que ce soit sur ce que fait Louise évidemment mais aussi sur ce que fait Tristan. Oui parce que les maitresses papotes entre elles, elles font des réunions juste pour ça en plus, vous croyez qu’elles font quoi dans toutes les réunions dont Carole sort à vingt heures en essayant de me faire croire que c’était une réunion super importante mais que vu qu’on n’a pas pu tout voir, on doit en refaire une en fin de semaine ?
Je me dis que les parents qui ne bénéficient pas d’une taupe à l’intérieur de l’école doivent être très ennuyés pour savoir ce que leur rejeton apprend dans la grande fabrique à génies qu’est l’école de la république. Après ils s’étonnent de poser un bambin crasseux et inculte le matin et de récupérer un quasi Nobel le soir. Forcement si leur morveux est comme le mien et qu’il ne jure que par la peinture et la pâte à modeler, fourrant tout le reste dans le grand « rien » de sa réponse spontanée, les parents vont se faire une idée biaisée de cette grande institution dont est issue l’élite de notre nation florissante… et le reste aussi.
Mais il est une chose que les enfants ne cachent pas, c’est leur jeu. Tous les enfants qui vont à l’école jouent à la maitresse chez eux. Sauf ceux dont on ne tirera jamais rien, les enfants qui travaillent pendant leur temps libre que ce soit dans les champs ou dans le laboratoire au fond de la cave, les enfants de milliardaires qui payent des enfants pour jouer à la maitresse à leur place, les enfants qui préfèrent torturer des animaux et qui finiront ou psychopathes ou toréadors et les futurs politiciens qui ne jouent pas à la maitresse mais au ministre de l’éducation.
Jouer à la maitresse est un passage obligé pour les enfants, et pas n’importe comment. Jouer à la maitresse en imitant ce qui se fait à l’école.
Quand Louise imitait sa maitresse en petite section c’était très drôle, on reconnaissait les intonations, les mots, les expressions. C’était une retranscription parfaite des petits travers de son institutrice. C’était une façon ludique d’entrer dans la classe pour savoir comment ça se passait. Maintenant Louise joue toujours à la maitresse mais elle le fait avec moins de spontanéité, moins d’imitation et elle le fait avec son frère qui joue l’élève model.
Tristan joue aussi à ça quand il est seul. Hier, je suis allé le voir dans sa chambre, il était assis sur une chaise et il faisait classe à ses petites voitures rangées devant lui et attentives comme seules les petites voitures savent être attentives. Elles le regardaient les phares écarquillés, buvant ses paroles comme un 4x4 boit de l’essence, une classe idéale.
Oui mais voilà, ce qui m’avait fait venir et entrouvrir la porte sur son imaginaire débordant, c’est que depuis plusieurs minutes je l’entendais crier, gronder, menacer, invectiver. Visiblement un certain Bastien avait frappé un de ses petits camarades et mon fils/maitresse tentait de calmer le garnement et de lui faire rentrer dans le crane à grand coup de décibels qu’il ne fallait pas taper le petit Alexandre. Je dois avouer que j’ai plutôt trouvé ça drôle au début, j’imaginais sa maitresse s’égosillant devant une classe tétanisée et un Bastien contrit baissant la tête. Mais au bout d’un certain temps j’ai commencé à me poser des questions. Combien de temps sa maitresse disputait-elle les futurs délinquants qu’on lui confiait ? Parce que, là, mon fils criait depuis un bon quart, toujours sur le même coupable mais variant le nom des victimes. Je me suis donc décidé à aller voir ce qu’il se passait. Levant les yeux vers moi, Tristan m’a juste dit qu’il jouait. J’ai jeté un regard furtif sur ses voitures, recherchant le coupable des agressions à répétitions et du déchainement vocal de mon fils, sans succès. Je le laissais donc à son jeu et ne tardait pas à entendre à nouveau les cris du maitre fâché.
Voilà donc ce qu’il se passe dans sa classe. Si je fais la synthèse de tout ça, soit il fait de la peinture, soit de la pâte à modeler, soit sa maitresse crie sur le fameux Bastien toute la matinée, ce qui fait que Tristan ne fait rien de sa journée. Le mystère est enfin résolu. Je ne suis pas certain que cela me rassure en fait. Je serais plus tranquille si Tristan apprenait des comptines à ses voitures ou s’il leur faisait faire du sport mais non, il crie.
Je sais bien que vous allez me dire que je saute hâtivement sur des conclusions erronées que Tristan rejoue et exagère des faits qui l’on marqués à l’école et qu’il les intègre ainsi, que ce qu’il joue n’est qu’une déformation de la réalité et que la vérité est ailleurs. Oui ben moi, je vous réponds que mon enfant ne déforme rien, que Mulder est mort depuis longtemps et que de tout façon la verité n'est pas ailleurs mais qu'elle sort de la bouche des enfants. Non mais.