Et gronde l'océan du monde
Quand je te regarde mon amour, petite fille blonde aux yeux clairs, quand je te regarde, je vois un bébé face à l’océan. Les vagues gigantesques du monde qui vient, pleines du bruit et de la fureur d’une humanité malade. Ces rouleaux qui broient même les falaises s’avançant vers toi si fragile et confiante. Ton regard fasciné par la houle qui déferle, dans le bruit de sabots des batailles oubliées.
Quel est mon rôle dans tout ça ma fille ?
Je peux être un rempart. Dissimulant de mon corps la puissance des flots, te bouchant les oreilles au tonnerre des eaux déchainées. Te regardant grandir dans un cocon tout doux, ignorant la fureur que je cache à tes yeux. Mais le jour où les vagues atteindront tes pieds, le jour où les courants t’entraîneront avec eux, le jour où ma main ne sera plus assez forte pour te retenir près de moi, le jour où l’océan te prendra dans ses bras. Je t’aurais protège pour te voir te noyer. A quoi sert un cocon s’il en sort une chenille.
Non, je ne dois pas être ça.
Je dois être ton guide, assis à côté de toi, tous les deux regardant les vagues s’écrasées sur la plage. Je dois t’apprendre les flots, t’expliquer les rouleaux. Nous devons détailler ensemble l’océan, toi posant les questions moi tentant d’y répondre. Je dois laisser ton visage ressentir les embruns. Je dois te voir toucher l’écume, goûter le sel. Je t’apprendrai les courants, les nuages et le vent pour que quand Neptune viendra te réclamer, tu plonges avec bonheur dans l’océan du monde. J’aurais fait un cocon de nous deux et des flots. Un cocon qui découvre plutôt que de cacher. Un cocon qui apprends mais qui protège aussi. Et tu le détruira en renaissent sirène mais c’est le sort normal d’un cocon réussi.
J’ai parfois peur, mon amour, ma fille. Peur que tu veuille nager avant d’en être prête, peur de la tempête qui peut nous emporter, peur de ne pas savoir répondre à tes questions, peur de me tromper et de causer le pire.
Mais je dois agir et ne rien te montrer. A trop vivre de peur on en oublie d’aimer. Et je garde dans mon âme cette certitude sereine que tu es mieux que moi, plus à même d’affronter un jour les flots que je ne le serai jamais. Si je n’ai qu’une chose à te léguer que ce soit celle-ci. Tu es plus que moi et c’est très bien ainsi.